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Désiré Moheb-Zandi,  Fields of reflections (Champs de réflexions)

30 janvier - 28 février 2021

21 rue Chapon, Paris 3

Through the Skies, Screen Memories, In between dreams… les assemblages qui composent les tapisseries de Desire Moheb Zandi nous font voyager de la Turquie au Brésil, en passant par la Californie et les rêves de l’artiste. Présentés à superzoom pour la première exposition personnelle de l’artiste en France, ils forment des paysages parfois abstraits, d’autres plus évidents, comme ce soleil couchant sur les rives du Pacifique ou de la Méditerranée. Desire observe, scrute, collectionne et collecte des matériaux qui l’entoure : des tubes néons ramassés à Pontal De Maceio au Brésil, du plastique industriel à New York, de la laine mèche dans une ferme de la vallée de l’Hudson, des fils de coton en Turquie ou encore des paillettes à Paris. Elle les assemble intuitivement pour former une palette composite faite de ses explorations formelles et chromatiques. Deux journées complètes sont nécessaires à cette combinaison de matières premières et à la préparation du métier à tisser. Une fois prête, Desire se lance pleinement dans la composition de son œuvre, quasiment sans croquis ni travail préparatoire. Son intuition la guide, tout autant que l’instinct que lui procure le fil. Cette construction directe de la tapisserie, au fil des motifs, des formes et des matières, la place dans la longue lignée des tisserands - non-occidentaux pour la plupart - qui n’utilisaient pas d’écrits conventionnels pour composer les pièces textiles, mais plutôt des symboles pour transmettre leurs idées.

Pour comprendre la démarche de Desire Moheb Zandi, il faut remonter à ses origines : petite-fille d’Ouzbeks, Desire est née à Berlin et a grandi en Turquie, pays natal d’une partie de sa famille (l’autre branche est iranienne), puis s’est installée à New York pour ses études à la Parsons School of Design. La Californie, le Brésil, la Turquie et aujourd’hui la France ont accueilli l’artiste pour vivre et travailler au rythme des cadres de son métier à tisser. Cette technique, elle l’a appris de sa grand-mère qui lui a transmis les savoir-faire ancestraux d’une culture textile encore bien vivante aujourd’hui, grâce à des artisans et des artistes qui ont repris la flamme de leurs ancêtres. Sa grand-mère a fait pour elle figure de manuel d’apprentissage. Mais Desire a peu à peu construit son propre langage qu’elle a érigé à partir de la diversité de ses racines culturelles, de ses voyages et de ses rencontres. Mais aussi à partir de l’influence des artistes qu’elle admire – Gunta Stölzl, Sheila Hicks, Erin Riley, Terri Friedman… -, des champs des tapis de la région turque d’Antalya, de poèmes perses, ou encore d’idoles de Kilia, statuettes turques datant de l’Âge de Bronze.  Les œuvres de Desire sont la combinaison de ces assemblages de liens et fils entremêlés, comme les liaisons fondamentales des vies collectives et individuelles qui se croisent en de complexes agencements. Le fil traverse. Il est traversé à son tour, et les réseaux qu’il forme créent de multiples récits. Desire est mue par les possibilités infinies que proposent le tissage. Comme l’entend Anni Albers : « La réalité de la nature nous semblera ne jamais devoir finir. Tandis que nous l’observons, elle est infinie. Elle obéit à des lois qui ne sont jamais totalement claires pour notre entendement. La réalité de l’art contient sa propre conclusion. Elle établit ses propres lois en tant qu’achèvement de la vision ».

 Chargé de l’histoire de l’art textile, longtemps cantonné à une pratique usuelle et vernaculaire féminine, le fil est également le symbole de la transmission d’un savoir-faire millénaire. Comme Albers avant elle, Desire a « réussi le mariage historique de l’aptitude sculpturale intuitive de l’artiste et les arts traditionnels du tisseur »[1]. Elle s’empare en effet de toute cette symbolique du tissu, tout en s’engageant dans une voie libre et inventive pour aller au-delà des frontières du traditionnel tissage par l’utilisation et l’exploration de matériaux et de techniques nouvelles bien à elle. L’artiste dépasse le caractère binaire de son métier à tisser pour transcender la binarité du monde. Elle éclate les démarcations entre le masculin et le féminin, entre le naturel et l’industriel, entre l’ancien et le contemporain, entre la force et la sérénité. Desire met tout son cœur à l’ouvrage et les formes lui viennent comme des mots. Le rituel qu’elle applique à ses œuvres, dont certaines ont demandé trois semaines de travail, lui procure une joie immense, confie-t-elle. « Mes œuvres sont comme une extension de moi-même, elles dégagent et provoquent des émotions fortes que les visiteurs saisissent pour les réinterpréter à leur manière ». Ces derniers ne peuvent être qu’attirés par la sensation tactile des œuvres présentées. L’artiste nous autorise à les toucher avec le plus grand soin. N’est-ce pas là une invitation généreuse de sa part, dans un moment où toucher, caresser, effleurer est tant redouté ?

Josephine Dupuy Chavanat

 

[1] Selon les termes de l’architecte et théoricien américain, Robert Buckminster Fuller.